Si je vous disais les voix, ce ne serait pas du tout pour me lancer dans une vague considération sur les phénomènes d’oreilles hallucinées de voix tombées des nues.

Si je vous disais les voix, ce serait pour vous raconter l’enregistrement des voix de Lionel sur l’album qu’on est en train de faire.

Enregistrer sa voix, c’est pas si facile. Et l’enregistrer sur un album, qu’on le veuille ou non, c’est un peu l’immortaliser. Pour peu qu’on ne soit pas très sûr de soi, à juste titre ou par excès de zèle, l’exercice est angoissant. Pour peu qu’on ne soit pas très sûr de soi…

Une fois exclue la simagrée — jamais le fait de vrais artistes — il reste que le doute est permis. Surtout quand il s’agit de livrer aux autres une part de soi qu’on voudrait la plus vraie, la plus juste, la plus touchante, la plus émouvante, et nonobstant sincère, authentique, véritable.

Il en va de l’art comme de la justice. Il y faut de l’intime conviction, devant quoi le doute, même raisonnable, s’efface. Une justice qui doute par principe et tout le temps, c’est une justice qui tôt ou tard ne fonctionne plus. L’intime conviction n’est pas infaillible, bien sûr, mais au moins elle rend la justice. L’artiste qui n’a pas d’intime conviction ne fera jamais rien qui vaille la peine qu’on se dérange. Et seul l’artiste qui possède une intime conviction — ou qui est possédé par elle — parviendra peut-être à nous descendre de notre train-train en route, ce pour quoi il est artiste.

C’est beau à voir, si vous saviez, un artiste, qui a une intime conviction, qui sait qu’il est à sa juste place, ce qu’il a dire, à faire, qui travaille en conséquence et qui finalement le dit et le fait. J’en ai tant vus se tripatouiller à longueur de temps les méninges pour à peine en jouir au bout d’un plaisir minable qui ne les satisfaisait pas, et qui s’en jugeaient perfectionnistes… (Pas de méprise : j’ai rien du tout contre la masturbation, qu’elle soit intellectuelle ou non ; je rappelle seulement que c’est un exercice stérile, qui ne devrait jamais concerner que le masturbateur lui-même, alors que, en matière artistique, le masturbateur généralement nous les casse à la seule fin abusive qu’on prenne sa vessie pour notre lanterne).

Tu vois Lionel en studio, comme sur scène, tu jurerais qu’il a fait l’école du cirque. Et là, attention, c’est le plus beau compliment que je puisse faire à un chanteur. Tiens, tous nos chanteurs-chanteuses devraient faire cette école. Du clown au trapèze, du funambule au dompteur, tous au cirque. Pas de triche possible quand t’es clown, trapéziste, funambule ou dompteur.

Lionel a posé ses treize voix en trois séances. Trois ou quatre prises à chaque fois, jamais plus. Et jamais content qu’on lui propose de corriger un petit défaut par une légère pirouette technique. Et pas du tout regardant sur la qualité de sa voix ou la beauté de son timbre. Il s’en fout et ne lui en parlez pas, ça l’énerve… Un peu comme si vous faisiez remarquer au funambule qu’il est bien coiffé. Avouez que ce serait concon.

Parce qu’il a cette intime conviction dont je vous causais tout à l’heure. Comme le clown, le trapéziste, le funambule ou le dompteur. L’intime conviction viscérale du bébé qui vient au monde. C’est la même, cherchez pas. Ça se demande pas du tout ce que ça fout là. Ça aura besoin que le monde l’accepte, bien sûr, et ça fera des risettes pour ça, normal, mais pas plus, croyez-moi ; ça existe et pis c’est tout !

Il a tout de même eu une difficulté, je dois dire, Lionel en studio. La Rue des Oiseaux. Difficulté qu’il avait d’ailleurs prévue, et en conséquence de quoi il avait placé la chanson tout à la fin des enregistrements.

Evidemment parce que c’est la chanson la plus personnelle de son répertoire. Et que Lionel est très très pudique…

Pudique ? Lionel ? Avec tout ce qu’il déborde d’émotions quand il chante ? Pudique ?

Oui, pudique. Sans quoi ce qu’il fait ne serait pas de l’art. Seulement un étalage indécent.

Oui, pudique. Très.

Un Artiste, je vous dis.

Un Sacré Artiste.

Et mes mots sont pesés.

Et dire qu’il va me falloir, dans quelques semaines, aller en convaincre des types affalés dans des fauteuils qui vont me dire un sourire en coin qu’ils voient des artistes tous les matins et que bon la crise du disque et pis déjà la crise tout court…

J’avais réussi à en convaincre un d’au moins venir voir Lionel en spectacle lundi dernier. J’étais content, tranquille. Parce que voir Lionel en spectacle, même si t’es sourd ça le fait.

Le mec n’est pas venu. S’est décommandé par un mail très gentil et désolé.

Faut pas que je m’énerve. En quoi ça servirait le talent de Lionel et en fin de compte la chanson française que je finisse ma vie en taule pour homicide volontaire ?

Encore que… vous me direz… au moins on en parlerait… oui m’enfin bon…

Remarquez, déjà rien qu’avec ça, les mecs que je vais voir dans quelques semaines, s’ils viennent sur le blog, vont au moins éviter le sourire en coin…

Enfin y a vous… de plus en plus nombreux… sur ce blog. Je le sais, j’ai un secret radar qui vous compte…

Heureusement que vous êtes-là… Vous.

À très bientôt

Quentin