— Bien sûr ! On est à moins d’une semaine du Sentier des Halles, je suis dans tous mes états !
— Pourquoi ça ? Y a un problème ?
— On sait le monde qu’il va y avoir ? Et vous, vous êtes prêt ?
— Pas de souci, Josiane. Ne vous en faites donc pas tout le temps comme ça.
— C’est terrible, je vous le dis, c’est terrible…
— Mais de quoi vous parlez, Josiane ?
— J’ai un trac, c’est à peine croyable… J’en dors plus… J’aurais jamais cru que ça me ferait ça…
— Tout va bien se passer…
— Que vous dites…
— Arrêtez d’en faire un fromage, je fais le Sentier des Halles, c’est une salle comme une autre ! Je chante, et voilà tout ! C’est du plaisir, Josiane, du plaisir ! On va quand même pas se plaindre, tant qu’on y est…
— Vous en avez de bonnes, vous ! Vous avez lu, l’autre jour, Quentin, ce qu’il a écrit sur le blog, dans ses confidences ?
— Son billet du mois de décembre, vous voulez dire ?
— Oui…il dit que le Sentier des Halles, ce sera un virage, vous pouvez vérifier, je l’invente pas, un « virage », il dit…
— Et alors ?
— Et alors, un virage… ça se loupe…
— Mais enfin, Josiane, arrêtez ! Vous voulez me porter la poisse ou quoi ?
— C’est pas moi ! C’est lui ! Et vous avez vu comment il finit son billet ? Il dit qu’il va y avoir de la « castagne » ! Excusez-moi, mais ça fait quand même pas franchement partie de plaisir ! Seulement, voilà, c’est Quentin qui le dit, alors forcément…
— Ne soyez pas de mauvaise foi, Josiane, vous savez que j’ai horreur de ça…
— Mais je suis pas de mauvaise foi ! Ce que je vous dis là, je le pense !
— C’est drôle, quand même cette animosité contre Quentin… J’étais persuadé que vous seriez plutôt jalouse d’Élise…
— Jalouse d’Élise ? Moi ? Mais pourquoi vous dites ça ?
— Je vous fais d’ailleurs remarquer que vous ne l’avez toujours pas présenté aux visiteurs de ce blog…
— Et comme elle est jeune, belle, intelligente, drôle, cultivée, pleine d’esprit, dynamique, vous pensiez que j’allais être jalouse… forcément…
— Non, pas « forcément », Josiane ; je voulais simplement dire que, étant donné votre caractère, vous la verriez peut-être comme une rivale…
— Qu’est-ce qu’il a mon caractère ?
— Il est pas facile, Josiane, votre caractère… vraiment pas facile…
— Ah bon ? Vous trouvez ?
— Sérieusement, on ne vous l’a jamais dit ?
— Non. Jamais on m’a dit un truc pareil…
— À mon avis, c’est qu’on n’ose pas, Josiane… on n’ose pas…
— Élise et Quentin trouvent aussi que j’ai un sale caractère ?
— « Pas facile », je vous ai dit « un caractère pas facile »… j’ai pas dit « sale »… Et ne faites pas cette tête-là ! C’est à cause de votre caractère qu’on vous a prise dans l’équipe !! On est ravis de vous avoir avec nous, Josiane, justement parce que vous êtes ce que vous êtes !
— Ah vous êtes gentil de dire ça… Qu’est-ce que vous êtes gentil, vous… C’est sûr, tout le monde peut pas être gentil comme vous…
— Mais dites pas ça, Josiane ! Dites pas ça !
— Ah bon, faut pas ?
— Mais non faut pas ! Parce que c’est pas vrai ! Je ne suis pas que gentil, c’est pas vrai ! Je peux aussi être un type pas sympa du tout ! Et, faut vraiment me croire, j’ai un caractère pas commode ! Une tête de chien, des fois ! Vraiment ! Et Quentin, qu’est-ce que vous croyez ?
— Oui, lui ça m’étonne déjà moins…
— Et Élise, j’ai comme l’impression qu’il vaut mieux ne pas lui marcher sur les pieds sans s’excuser…
— C’est vrai que je l’ai pas encore présentée aux visiteurs, Élise… Je peux dire qu’elle vend le spectacle, c’est ça, hein ?
— Oui, elle fait le booking, comme on dit… elle cherche des dates de concert un peu partout…
— Tout le monde va la remarquer au Sentier des Halles, c’est sûr, tellement elle resplendit…
— Mais vous aussi, Josiane, tout le monde va vous voir !
— Justement, je voulais vous demander…
— Quoi donc ?
— Je pourrais pas plutôt rester dans les coulisses ?
— Mais non, Josiane, faut vous montrer, nos visiteurs vont vous chercher…
— Vous voulez pas que je reste dans les coulisses ?
— Si, bien sûr, je veux bien, mais c’est dommage de…
— Je vous promets, c’est dans les coulisses que je me sentirais la plus heureuse…
— Vraiment ?
— Vraiment, si vous voulez me faire plaisir, dites oui !
— Alors oui, Josiane… Mais c’est drôle ce goût que vous avez pour l’ombre… pour moi qui cherche la lumière, c’est étrange, touchant… Finalement, de vous savoir-là derrière, comme une part de moi, la part de moi qui reste toujours à l’écart de la fête, ma part d’ombre… je vais aimer ça, je crois bien… oui, je vais aimer vous sentir dans les coulisses, Josiane…
— Je suis bien contente que vous le preniez comme ça ! Du coup, maintenant j’ai hâte d’être à samedi !
Si je vous disais le Sentier des Halles, je vous parlerais bien sûr, et avant tout, du samedi 14 janvier 2012. Puisque Lionel, des coulisses et à 20h précises, attaquera ce jour-là l’intro de la première chanson de son tour.
Il entrera en scène guitare en bandoulière et sur un jeu dynamique. D’emblée pour parler de la vie la folle histoire que voici que voilà. Il sortira d’ailleurs de la même scène à 21h15 avec une autre chanson qui parlera de la vie. Nouvelle chanson, celle-là. Toute nouvelle. Bien placé pour vous le dire, j’en ai terminé le texte il y a deux jours.
Il me fallait vous en causer, j’ai depuis comme une intime conviction : cette date au Sentier des Halles marquera un tournant - j’ai pas dit un virage – un tournant dans la carrière de Lionel. Je suis d’ailleurs bien incapable de vous dire pourquoi. Je vous l’écris sûrement autant pour y réfléchir que pour vous en informer.
Car je réfléchis en écrivant. Rigolez pas, si tout le monde en faisait autant, on entendrait moins de conneries. On pense moins con quand on écrit. Prenez un con, chopez-le en pleine envolée, filez lui un stylo et un bout de papier, vous voilà tranquille pour un bout. L’effet est immédiat, il se tait. Et il n’écrira pas une ligne pour autant. Tout le monde y gagne.
Ça me fait d’ailleurs me rappeler une anecdote, dont je me suis dit sur le moment qu’il faudrait bien que je vous la raconte. C’était il y a peu de temps, alors que Lionel chantait dans l’IDTGV. Son tour était commencé depuis vingt bonnes minutes. Un type l’observait beaucoup, glissant de temps à autre des remarques, inaudibles pour moi, aux deux nanas qui l’accompagnaient. D’un coup, entre deux chansons, il s’approche de Lionel et lui demande de bien vouloir noter son numéro de portable. Lionel me regarde, ahuri, presque hébété. Le type vient juste de lui crever sa bulle et il en est comme hagard. Je viens suggérer au type qu’il pourrait peut-être attendre que Lionel ait fini de chanter…
— Ah pardon ! En fait, je vous explique, je suis chargé de casting pour Naguy, alors je vous laisse mon numéro de portable et vous me rappelez cette semaine…
Je l’entraîne un peu plus loin, parce qu’il a visiblement envie que tout le monde l’entende et que visiblement ça gène tout le monde…
— Un casting ? Pour Naguy ? Depuis quand Naguy fait des casting ?
— Ah ben oui, il en fait ! On cherche des bons candidats pour son émission « N’oubliez pas les paroles »… Lui il serait d’enfer !
— Oui mais lui il est pas candidat pour un jeu…
— Ah si ! Faut qu’il vienne !! Avec la gueule qu’il a, et vu comme il chante, et la présence et tout et tout, il gagne, c’est sûr, moi je vous l’dis !
— Que Naguy le programme dans Taratata, on vient tout de suite, et en courant… Pas pour « N’oubliez pas les paroles »…
— Mais vous êtes fou, sérieusement il peut gagner !
— Je vous laisse son album, vous l’écoutez, vous me rappelez et on en reparle…
— Ah mais moi je m’en branle de son album ! C’est lui que je veux !
— Oui mais lui, c’est pas qu’un gars qui chante bien, c’est pas un chanteur de Karaoké… Votre émission, elle est sympa, mais c’est fait pour des chanteurs de Karakoé… c’est autre chose… Lui, c’est un artiste… vous voyez ce que je veux dire ?
— Mais ça on s’en fout ! Il gagne le jeu, toute la France le connaît, et comme ça il est connu, et après il fait ce qu’il veut !
— Attendez qu’il ait fini de chanter, vous verrez bien ce qu’il vous dira…
— J’ai pas le temps d’attendre, il faut que j’y aille…
— Vous pouvez pas aller bien loin, on est dans un train…
— Je vous laisse mon numéro…
Lionel ne l’a toujours pas appelé. Et l’appellera pas. Pourtant le type est parti visiblement convaincu qu’on pourrait pas être assez cinglés pour laisser filer une chance pareille : passer à la télé !
Qu’est-ce qu’il penserait, le malin, s’il me trouvait ici aujourd’hui à vous parler d’un « tournant dans la carrière » de Lionel à propos d’une date au Sentier des Halles… Cherchez pas : il me penserait ridicule. Au mieux.
Pas impossible que je vous fasse d’ici peu l’aveu d’une colère enfouie, d’une rage, que je sens monter en moi rien qu’à évoquer ces rigolos qui pullulent dans le métier, qui mine de rien en vivent, et qui n’imaginent pas une seconde qu’un artiste puisse exercer son art avec une autre intention que d’être connu ou de se faire de la thune.
Pour être tout à fait franc, j’ai la même colère à entendre - et on entend ça partout - que les politiques ne cherchent que le pouvoir ou le pognon.
En fait, si on résume, je déteste qu’on salisse ce que l’Homme a de plus beau en lui, et dont chacun détient une parcelle qu’il s’agit de raviver plutôt que d’essayer de l’étouffer dès qu’elle manifeste une lueur, même très pâle.
Il y a des gens, par vocation toujours, qui réalisent le plus souvent malgré eux, et même des fois contre, leur besoin d’aller dire quelque chose aux autres. En mots, en musiques, en peintures, en images, en chansons, ou en actions. Il se trouve que, toujours, ces gens-là témoignent, à la mesure de leur talent, forcément, de ce que, tous autant qu’on est, nous devrions être dans un monde autrement perçu, autrement pensé.
Je trouve miraculeux qu’il y ait encore des artistes et des politiques sensibles à cette vocation qui pousse en eux comme graine en terre.
J’affirme - prenez-le plutôt comme un credo - que tout artiste, même très discutable dans son art, tout politique, même vérolé de calculs bien crasseux, a en lui une vocation qui nous sert, qui se met à notre service, et qui sacrifie pour ça et à l’intérêt général bien des mesquineries trop humaines.
J’exècre - prenez-le plutôt comme un euphémisme – tous ceux qui voudraient tant qu’on dise combien Picasso était avide, Callas capricieuse, Trenet détestable, Claude François dictateur, Dali petite bite, Brassens egocentrique, Coluche malheureux, Montant infidèle, Ventura pas malin, l’Abbé Pierre caractériel, De Gaulle général et Mitterrand antisémite…
Et je ne vous parle que des morts…
Avec Lionel, je me trouve régulièrement dans la position délicate du faire-valoir. Comme l’expression l’indique, ça consiste à faire-valoir quelqu’un. Au travers de ce qu’il fait, de ce qu’il est.
C’est qu’il se trouve, disons par hasard pour arranger tout le monde, que Lionel et moi nous coïncidons totalement sur une cause commune. Sans doute parce que, comme dans tout destin un peu dense, la mort a très tôt chicané nos existences respectives.
Que personne ne s’y trompe, je défends Lionel parce que le défendant je défends ma cause, fondamentale, existentielle c’est le cas de le dire : la vie. Je ne dis pas l’existence. Je dis la vie. Admettons, pour nous entendre, que la vie est à l’existence ce que la sève est au bout de bois.
Un curieux, étudiant le répertoire de Lionel, se rendrait vite compte que « vie » en est le mot le plus récurrent.
Des 5 nouvelles chansons que Lionel chantera au Sentier des Halles le 14 janvier, la dernière, dont il a fait la musique et dont je viens de finir le texte, porte cette cause comme on porte un fer au feu.
Et c’est ça le tournant dont je parlais. Évidemment, c’est ça.
Lionel, par sa seule manière d’être, défend la force de vie ; et moi je vous dis plus encore, je vous dis qu’il est de ceux qui apparaissent aux temps incertains, parce qu’ils sont par nature portés à faire de ce combat pour la vie un combat très rude, sans concession aucune, qui oblige l’adversaire à se positionner clairement. On a tendance à lui trouver du Brel. En réalité c’est ce combat seulement qui les rassemble, et surtout la manière de le mener. Mais Lionel se rapprocherait plutôt d’un Bécaud, pour ce qui est du recours à l’instinct.
À cause de cette connivence que je lui trouve avec Bécaud, je me suis même débrouillé récemment pour qu’il déjeune avec Léonard Rapoli, son bassiste et chef d’orchestre pendant plus de 15 ans. C’était beau, la façon dont il lui a parlé de Bécaud. Très beau.
Lionel en est sorti renforcé, plus déterminé que jamais à se battre. Pas pour se faire connaître. Pas pour entasser du fric. Pour aider les plus pauvres en forces à lutter dans la bataille, pour que la vie gagne encore et toujours. Puisque le voilà tout entier dans ce combat, maintenant qu’il a décidément compris que c’est le sens de la vocation qui le soulève et le porte.
Il est pour nous symbolique que ça se passe d’abord au Sentier des Halles. Parce que c’est au Sentier des Halles, en 2009, que Lionel a pour la première fois présenté une heure de son répertoire au public.
Le Sentier des Halles est devenu entre temps propriété de l’Olympia, et Lionel s’est aguerri.
— Oui ! Très contente ! Mais, avec vous, Lionel, je savais qu’il n’y aurait pas de problèmes… Vous êtes intelligent, vous…
— Ne commencez pas à chicaner, je déteste ça !
— J’ai rien dit patron…
— Vous êtes-là parce que vous prétendez que vous ferez ma promo mieux que personne. Mais vous n’avez encore rien prouvé, Josiane… Au fait — ça va vous faire rire — suite à votre accrochage ici-même avec Quentin la semaine dernière, il y a un internaute responsable d’une radio en province, qui m’a demandé de vous virer sur-le-champ et sans discussion au prétexte que vous seriez un peu… chiante, Josiane…
— Quoi ?! C’est qui ce salopard !
— Josiane, arrêtez ça tout de suite !! Je viens de vous dire que c’est un programmateur radio !!! Il va me programmer !!
— Et c’est une grosse radio ?
— Une radio locale, dans le nord, à Valenciennes, une radio du Quota…
— C’est quoi ça ?
— Un classement. À ne pas négliger.
— Au fait, vous avez vu Jean-Luc Héridel dans sa « Lettre aux Z’enchantées »? Toute une semaine avec Lionel Langlais à sa Une ! Toute une semaine !! Qu’est-ce que j’étais contente quand j’ai vu ça hier !
— Oui, moi aussi, et je lui ai écrit pour le remercier… Il est en Bretagne et on va essayer de faire une émission chez lui… peut-être en février… J’ai hâte de le rencontrer, c’est un vrai passionné de chanson… Pour nous, les artistes, ces gens-là sont précieux…
— Et j’ai vu que vous alliez chanter dans une librairie samedi ?
— Oui, à Vincennes, à la librairie Millepages… mais à 17h 30, parce qu’après j’enchaîne sur le Darius Milhaud à 21h15…
— Je serai au deux !
— J’espère bien, Josiane…
— Mais ça va pas être trop dur ?
— J’ai un peu l’habitude… Avec l’IDTGV je chante à l’aller et au retour… Cela dit, oui, c’est vrai qu’il faut faire attention à ce que ce ne soit pas au détriment de la qualité… et question énergie c’est pas facile… Mais on va peut-être s’arrêter là pour la promo, Josiane… Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Oui, faudrait pas encore énerver le monsieur…
— Bon, bienvenue dans cette nouvelle rubrique qui est maintenant la vôtre, Josiane. Toute l’équipe en est ravie…
— Même Quentin ?…
— Même Quentin… Bon, je vous laisse les clés, donnez les liens de la radio, de la lettre d’Héridel, de la libraire et du Milhaud… Attendez, j’ai un texto…
— C’est qui ?
— La Mairie de Paris… c’est ok pour dimanche, le 18, je chante à 16 h au square Jean XXIII !!!
— C’est où ça ?
— Métro Cité, juste au chevet de Notre-Dame... Attendez, c'est pas fini ! Maintenant, c’est ok aussi pour les Arènes de Montmartre, le lundi 19, à 17h et mardi 20 aux Buttes-Chaumont à 17h30 ! Génial ! Bon, surtout éteignez en partant, Josiane !
Si je vous disais l’album de Lionel, je commencerais par vous conseiller de l’acheter.
Puisque voilà qu’il est en vente, ici même, sur le blog où vous voilà vous aussi.
Puisque Internet est aujourd’hui pour un producteur de disques ce que la place du marché est à un producteur de fruits et légumes.
Puisque vous êtes ici devant l’étalage où je pourrais presque vous racoler à l’ancienne.
C’est que je vous vois venir, et de loin…
— Bonjour !
— Salut…
— C’est qui ?
— Lionel Langlais…
— Ah ben oui, je suis con, c’est écrit dessus… Et il chante ?…
— Il chante…
— Et c’est bien ?
— Non, c’est à chier…
— Ah bon ? Ben pourquoi vous le vendez alors ?
— Faut bien vivre…
— Faites voir… Ah ben vous alors, vous êtes un drôle de vendeur… Pourquoi vous dites que c’est à chier !?...
— Il chante faux, les musiques sont nulles… et les textes je vous dis pas…
— Ah bon ???... Mais… il sait que… ?
— Qui ça… ?
— Le chanteur ! Il sait que… que vous dites ça… ?
— Ah ben non…
— Il le sait pas !!! Mais c’est dégueulasse !!
— Ce qui serait dégueulasse, ce serait de vous vendre de la salade en vous disant que c’est du foie de veau…
— Non mais c’est incroyable, j’ai jamais entendu un truc pareil ! Eh ! Josiane ! Viens voir !
— Quoi…
— Tu sais c’qui m’ dit, le vendeur ?
— Ah ben tiens c’est lui !
— Qui ça ?
— Eh ben, le chanteur que je te disais l’autre jour que je l’ai vu au spectacle !!! C’est son album !
— Lionel Langlais ? C’est le gars que t’as vu l’autre jour ?
— Ben oui !
— Et tu l’as trouvé à chier ??
— À chier ? Mais t’es pas bien !! Pourquoi tu dis ça ?
— Ben c’est lui ! Il dit qu’il est à chier !
— Lui ?
— Oui !
— Ha mais je vous reconnais !! Vous allez bien ? Mais il a pas pu te dire ça ! C’est son producteur !!!
— Pas tout à fait…
— Vous êtes pas son producteur ?
— Co-producteur… En fait on est vingt-huit…
— Ah ok, je savais pas… Et c’est vous qui faites les textes… d’après ce que j’ai compris l’autre jour…
— Vous avez bien compris…
— Quoi ?? Les textes, c’est vous ???
— Mais Alex arrête ! T’es malade ou quoi !?
— Il me dit que les textes sont à chier !!!
— Mais il a pu te dire ça, imbécile ! On te dit que c’est lui, les textes !!
— Évidemment, monsieur, c’était une plaisanterie, de l’humour !!
— Je connais pas ce chanteur, je dis « c’est qui », il me dit « c’est un chanteur à chier » et ça c’est de l’humour ?!
— Mais non, c’est pas du tout comme ça que ça s’est passé!!
— Ah attention !! Me traitez pas de menteur ! Me traitez surtout pas de menteur !
— Alex tu te tais ! Toi, pour l’instant, t’es rien, t’existes pas, t’as jamais vu chanter Lionel, t’as même pas encore son album, tu te tais ! Et vous, pendant que je vous tiens, on peut se parler ?… Personne nous entend ?…
— Ah si Josiane, là y a du monde qui va vous entendre ! On est sur le blog de Lionel, il y a du passage !! Mais pourquoi vous dites ça, vous avez des choses désagréables à me dire ?
— C’est que… oui, j’aurais bien envie de vous engueuler un peu …
— M’engueuler ? Moi ? Mais pourquoi ça ?
— Ben qu’est-ce que vous attendez pour le faire connaître, Lionel Langlais ! C’est quand même pas normal que ce gars-là soit pas connu !!
— Mais si Josiane, c’est normal ! Il faut du temps ! Vous croyez quoi ? Qu’il suffit de claquer dans les doigts et hop badaboum voilà le succès ?
— Et pourquoi on le voit pas à la télé ? Faut qu’on le voit à la télé ce gars-là ! Qu’est-ce que vous attendez ? Vous êtes son producteur, non ?
— Le jour où Lionel aura un public suffisant, les médias s’intéresseront à lui…
— Ah ben non, c’est le contraire ! Pour que le public le connaisse il faut que Lionel passe à la radio, à la télé, et il faut qu’on en parle dans les journaux !
—Les médias, Josiane, sont… comme qui dirait une caisse de résonance, voyez-vous… Et une caisse de résonance, pour que ça résonne, il faut déjà un peu de bruit… Vous me suivez ?...
— Non ! Je suis désolée, je suis pas d’accord !
— Comment ça vous n’êtes pas d’accord ?
— Non je suis pas d’accord, vous dites n’importe quoi !
— Mais… Josiane… vous ne pouvez pas ne pas être d’accord !
— Et pourquoi ça ?
— Mais parce que je suis un professionnel, Josiane, et vous pas !
— Il faut que je parle à Lionel…
— Pardon ?
— Je veux voir Lionel…
— Mais vous me voyez, c’est pareil…
— Non non, pas du tout, je veux voir Lionel, j’en ai rien à foutre de vous, je suis sur le blog de Lionel Langlais, je veux voir Lionel Langlais, c’est tout.
— Allons, soyez raisonnable, Josiane… Qu’est-ce que vous lui diriez de plus, à Lionel ?
— Des choses…
— Des « choses » ?
— Des choses…
— Vous savez… je vous respecte beaucoup, Josiane… et d’ailleurs, pour Lionel, le public, c’est sacré…
— Blablabla…
— Comment ça « blablabla », Josiane ? Comment ça « blablabla » ???
— Je veux lui parler…
— Mais pour lui dire quoi ? Réfléchissez ! Pour lui dire quoi ?
— Pour lui parler de sa promo, de son blog… Je veux lui dire que je veux une rubrique ici… et que ça s’appellera « la rubrique à Josiane »… Je vais m’en occuper de sa promo, moi, et on va voir ce qu’on va voir !
— Mais on verra rien du tout, Josiane ! Une rubrique ! Et puis quoi encore ? Mais vous imaginez si tout le monde voulait sa rubrique ici ?! Mais oubliez ça, Josiane, oubliez ça tout de suite !
— C’est quoi son mail, à Lionel ?
— Son mail ?!
— Oui, et son téléphone, pendant que vous y êtes, j’aimerais autant lui parler…
— Mais vous rêvez, Josiane, vous délirez ! Il n’est pas même pas question une seconde de…
— Vous vous rendez-compte de l’image que vous donnez de sa production ?
— Comment ça ?
— Elle a pas tort…
— Vous revoilà vous ? Je croyais que vous deviez vous taire…
— Oui ben je suis allé faire un tour sur le blog…
— Et j’imagine que vous avez évidemment vous aussi un avis à donner sur la tenue de ce blog…
— Josiane m’a dit que Lionel a fait un carton l’autre jour à Beaune je-sais-pas-quoi…
— Beaune-la-Rollande…
— Admettons, eh ben vous en parlez même pas !…
— Mais j’allais en parler ! Seulement à vous deux je peux pas en placer une !
— Quand je vous ai demandé qui c’était Lionel Langlais, au lieu de me dire « un chanteur à chier », vous pouviez me dire « le gars qu’a fait un triomphe à Beaune-la-Rollande »…
— Autant Alex dit souvent des conneries, autant il a pas tort sur ce coup-là… Sans compter que vous dites rien non plus des kiosques et jardins de la Mairie de Paris, des IDTGV, du Darius Milhaud… et vous êtes là à attendre que la télé vous appelle ?
— Vous exagérez, Josiane, vous exagérez… Je fais souvent des billets ici et…
— « Souvent » ? A quand remonte le dernier billet ?
— Mais ça commence à suffire ! Vous ne vous imaginez tout de même pas que je vais vous rendre des comptes ?
— Et pourquoi pas ?...
— Mais parce que ce serait le monde à l’envers, Josiane ! Le monde à l’envers !
— Vous dites que pour Lionel le public est sacré ?
— Parfaitement, Josiane…
— Mais je suis le public !
— Vous « êtes » le public… tout ça est très excessif… vous avez vu chanter Lionel une fois et vous avez acheté son album, n’exagérons rien… ça ne vous donne pas tous les droits…
— Ça me donne largement le droit de dire que vous défendez bien mal votre artiste, que sa promo est totalement inexistante et qu’il faut absolument faire quelque chose, et que je vais le faire ! Parce que je vais le faire, j’aime autant vous le dire !! C’est qu’il y a non-assistance à artiste en danger là ! C’est fini de rigoler maintenant !
— Mais vous allez faire quoi, Josiane ?
— Ben oui, qu’est-ce que tu vas faire ?…
— Pour commencer je ne sortirai pas de ce blog tant que vous ne m’aurez pas donné les coordonnées personnelles de Lionel…
— Voilà ce que je vous propose... vous laissez vos coordonnées ici même sur le blog, et Lionel vous contactera personnellement, je vous le promets… ça vous va comme ça ?…
— Ça me va pas du tout…
— Je vous le promets !
— Et moi je vous crois pas…
— Vous savez que c’est grave pour moi ce que vous dites-là, Josiane, très grave !
— C’est moins grave que de planter un artiste comme Lionel…
— Mais comment vous osez me dire une chose pareille ?
— Ah ! Moi, pour défendre Lionel, je vais tout oser, je vous préviens, vous n’avez encore rien vu ! Et, j’aime autant vous dire, le premier qui dit du mal de Lionel ou qui lui fait du tort, il a intérêt à se trouver très vite un abri…
— Mais vous n’allez pas terroriser tout le monde comme ça, Josiane, c’est pas possible ! Et puis de toute façon vous ne pourrez jamais empêcher à des gens de dire du mal de Lionel, vous vous rendez-bien compte ! Vous êtes intelligente, Josiane, vous pouvez comprendre ça…
— Non… je peux pas… c’est drôle, hein ?... Dire du mal de Lionel, c’est comme si on touchait un de mes petits…
— Mais enfin Josiane, il y a quinze jours encore vous ne le connaissiez même pas !!!
— Et alors ? Quand j’ai accouché de mes gamins, je les connaissais pas, c’était mes gamins quand même…
— Bon, il va falloir quitter ce blog, Josiane, je vais devoir déconnecter… J’ai été ravi de vous rencontrer…
— Ça coupe la lumière si vous déconnectez ?
— Ah j’en sais rien, Josiane… Quand je déconnecte, je suis plus là pour voir ce qui se passe… J’imagine que oui… Pourquoi ?
— Ben parce que nous on va rester là… Hein Alex… ?
— Relevez-vous, qu’est-ce que vous faites… ?
— Ça risque de durer, je m’assois…
— Vous tapez lionel langlais tout attaché arobase orange point fr et son portable c’est le 06 68 34 59 54… Maintenant tirez-vous, et vite !
— J’appelle Lionel tout de suite, je vous sens capable de m’avoir refilé un faux numéro…
— Là, cette fois je vous préviens, je déconnecte…
— Allo ? C’est… Allo ? C’est Lionel ??!! Oh qu’est-ce que je suis contente de vous avoir, figurez-vous c’est votre producteur qui m’a do
Premier album de LIONEL LANGLAIS, ces 13 titres vous disent, en chansons tristes, émouvantes ou gaies, son amour de la vie. Aujourd’hui un incontournable. Un collector demain. Album physique en vente ici 15 € (livraison gratuite).
Si vous préférez payer par chèque, vous pouvez aussi adresser votre commande par mail à qlamotta@orange.fr
Téléchargement légal (album complet ou titre par titre, sur 14 plateformes ).
Si je vous disais l’élixir du Bolchoï, il me faudrait remonter à quelques semaines d’ici.
Ce serait d’ailleurs l’occasion d’en finir avec une rumeur grandissante, venue ces temps derniers ragoter jusqu’à mes oreilles que je n’aurais plus livré de confidences sur ce blog depuis deux mois au prétexte que je n’aurais plus rien à dire de bien intéressant sur Lionel Langlais, que je me serais lassé de mon sujet, ou que le souffle me manquerait à la manière d’un cycliste amateur posant pied à terre au milieu d’une côte attaquée en danseuse et trop vite.
En vérité, comme à son habitude, la rumeur se vautre, et les malveillants qui la propagent sont très loin d’imaginer les vraies raisons de mon prolongé silence.
Chers lectrices, et chers lecteurs, nous aurons à l’avenir bien d’autres combats à mener et de luttes à gagner ensemble, pour ne pas trop perdre de temps et d’énergie dans ces mesquines embrouilles.
C’est donc le plus simplement possible et sans plus tergiverser, que je vous livre la vérité que je vous dois. En vous demandant néanmoins de la garder provisoirement pour vous. Jusqu’au moment tout proche du top départ, que je ne manquerai pas de vous signaler, ces jours-ci, d’un symbolique et tonitruant coup de sifflet qui vous autorisera à aller la crier sur tous les toits que vous trouverez.
Alors voilà : c’est que, depuis presque deux mois, je m’apprête à vous faire part de la naissance du premier album de Lionel Langlais. Mais à chaque fois des évènements l’empêchent. Des évènements de rien du tout. Des tracasseries administratives, des formalités toutes françaises, des noises, mais qui diffèrent d’autant la naissance du petit et le billet devant l’annoncer. Pour l’heure, on est à deux doigts de la sortie du col. Il est à l’usine, au pressage. Ça tombe bien, vous me direz, on était justement pressés…
Je dois dire aussi – la sincérité m’autorise cette franchise - que j’ai fini par trouver un goût limite pervers à cette attente de jour en jour prolongée. Car chaque soir, à minuit passé d’une minute, vérifiant si vous étiez quand même venus visiter le blog, je vous découvrais de plus en plus nombreux…
Jusqu’à ce jour où vous fûtes 138 ! Record absolu depuis la création du blog !
— Je voulais leur parler de l’élixir du Bolchoï, je dis à Lionel, finalement je vais attendre un peu…
— Ah bon ? Mais pourquoi ?
— Ben… t’as pas remarqué ?…
— Quoi…?
— Les visiteurs… ils sont de plus en plus nombreux…
— Et alors… ?
— Et alors rien… Moins j’écris dans le blog, plus y a de visiteurs…
— Mais non, mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est l’effet IDTGV, c’est tout, c’est ça, c’est forcément ça…
— De toute façon, cette histoire d’élixir du Bolchoï, c’est pas non plus une anecdote à se taper le cul par terre… Et d’ailleurs, si ça se trouve, tout le monde sait ce que c’est, l’élixir du Bolchoï…
— Oui, t’as peut-être raison… il a conclu tristement.
J’adore quand il fait cette tête-là. Un gamin perdu. La tête qu’il fait toujours quand on le chicane à votre sujet. La tête qu’il faisait justement ce samedi où il s’est rendu compte qu’il perdait d’heure en heure sa voix, dans un brouillard épais de sons rauques et mal audibles.
On a l’habitude, le samedi, de déposer nos affaires au Théâtre Darius Milhaud vers 19h, d’aller dîner léger chez un italien de l’avenue Jaurès, toujours le même, et de nous présenter à la balance-son vers 20h30.
Ce soir-là, on arrive au théâtre plus tôt, vers 18h15, et inquiets, car Lionel ne peut décemment pas chanter. Et j’ai beau plaisanter sur le fait que Joe Cocker a tout de même fait la carrière qu’on sait avec une voix autrement plus éraillée, Lionel ne rit pas du tout. Car, là, avec son enrouement, le spectacle est en cause et sa santé est touchée. Les deux choses les plus importantes à ses yeux.
Je sais que les heures qui viennent vont être pleines d’angoisses de toutes sortes. Sans compter que si demain l’enrouement persiste, l’idée d’une maladie de préférence grave, longue, douloureuse et finalement mortelle, viendra inévitablement faire son nid dans sa tête hypocondriaque…
À peine on arrive au théâtre, Philippe, Michel et Vincent, trois des six piliers du lieu, sont unanimes et sûrs d’eux : l’élixir du Bolchoï.
— Quoi « l’élixir du Bolchoï » ?
— Il faut de l’élixir du Bolchoï… Avec ça, il chantera ce soir…
Lionel me regarde. Depuis le temps que je suis dans le métier, forcément je connais ce truc.
Non, j’ai jamais entendu parler de ça.
18h30, pour Philippe, c’est encore jouable. Mais une seule pharmacie en France vend de l’élixir du Bolchoï. On respire : elle est à Paris. À Palais-Royal, à deux pas de la Comédie Française. Philippe téléphone ; on n’a plus qu’à y aller, on nous y attend...
Vers 19 h, on arrive à la pharmacie. Deux jeunes serveuses sont là, très sympas, s’amusent gentiment de la nervosité de Lionel et lui assurent, flacon en main, que 20 gouttes maintenant, et 20 autres un quart d’heure avant d’entrer en scène, suffiront à lui dégager la voix.
— C’est de l’alcool à 65°, déjà ça va le détendre…, me dit celle qui compte les premières gouttes dans le verre d’eau qu’elle a préparé.
— C’est quoi ? je demande…
— De l’alcool et des plantes, que des plantes…
Le produit est marron foncé, le flacon petit, pas cher, et il n’y a rien d’autre à lire sur l’étiquette blanche que « élixir du Bolchoï » et le nom de la pharmacie, écrits au stylo bleu.
Un chanteur du Bolchoï passa par cette pharmacie il y a bien longtemps. Il souffrait d’une extinction de voix et devait se produire en public. Il connaissait un remède infaillible et rapide. Pas le pharmacien. Il dicta la composition exacte du médicament au professionnel qui le fabriqua et depuis en conserva l’exclusivité.
Et Lionel chanta. Et comme d’habitude : sans du tout se ménager.
Si je vous disais la nouvelle guitare de Lionel Langlais, il me faudrait d’abord supposer que vous avez, disponible en tête, la toute fin de ma dernière confidence… celle où je laissais penser, librement et comme à voix haute, l’enfant secret qui, en ce moment même où je vous en cause, s’amuse en mon intime jardin à s’occuper des fleurs pour le seul plaisir de jouer avec un tuyau d’arrosage.
Bon, j’imagine que certains d’entre vous, débarqués à l’improviste et pour la première fois, vont préférer aller vite fait jeter un œil curieux sur le dernier billet, histoire de trouver le bout du fil que je renoue ici. Cela dit, je me doute bien que pas mal d’autres seraient pas mécontents de pouvoir en faire autant, si seulement ils étaient sûrs de ne rien manquer de ce qui se passera ici en leur absence.
À la condition qu’ils se dépêchent, qu’ils aillent en courant faire leur petit tour en arrière, on les attend…
Aux restants, histoire de pas les laisser en rade, une petite blague qui fera passer le temps : ça se passe sur le fleuve Zaïre et on est en plein après-midi. Il faut donc imaginer, de haut, une très large étendue de flotte, et un soleil radieux tapant dessus comme un sourdingue. On se rapproche, façon zoom avant accéléré, et on découvre deux bons gros hippopotames flottant côte à côte au milieu du fleuve. On s’approche encore, jusqu’à se retrouver au raz de l’eau, à un mètre pas plus de leurs regards à peine émergés. Peut-être c’est un couple, on sait pas. Peut-être deux vieux potes inséparables. On s’en fout. Tous deux ont l’air de somnoler. Ou de s’emmerder. D’un coup, l’un d’eux, celui de droite, balance d’un ton monocorde au possible et sans du tout ciller d’un poil à paupière : « J’arrive pas à me faire à l’idée qu’on est mercredi… ».
Raconter une histoire par écrit, j’avais jamais fait. Très désagréable. Je recommencerai pas. Le silence qui suit la chute est terrifiant. Bizarre sensation d’un flop misérable. Pourtant l’histoire qui m’a le plus fait rire depuis plusieurs années, et je me marre facilement… et souvent… Non, je recommencerai pas.
Tant pis pour les absents, on a trop attendu, je reprends fissa ma confidence où j’aurais jamais dû l’arrêter, là où Lionel découvre dans le dernier billet qu’il devrait changer de guitare.
En fait il n’a pas trop tergiversé, a vite choisi de faire confiance au gamin.
On avait trois critères : un coup de cœur, un budget, et l’avis de Simon.
Pareil que tout à l’heure : que ceux qui n’ont pas suivi depuis le début ce blog se reportent aux confidences relatives à l’album de Lionel où j’explique que Simon Strauss est le musicien qui a enregistré toutes les parties guitares. Et merci d’attendre la fin de ce billet pour ce faire, car il n’est pas question que je recommence la même erreur en m’aventurant à raconter une nouvelle histoire qui ne ferait de nouveau rire personne. Encore que celle-ci, franchement drôle, ferait certainement s’en esclaffer beaucoup ici. Moi en tout cas elle m’a beaucoup fait rire quand on me l’a racontée il y a au moins vingt ans. D’ailleurs je me marre toujours quand je me la raconte. J’ai même rompu une vieille amitié, que je croyais solide, à cause de cette histoire. C’est vous dire si elle est drôle ! Et justement le gars n’a pas ri. Pas du tout. Et alors j’ai réalisé comme ça, d’un coup, que je ne pouvais pas être ami avec un type qui ne se bidonnait pas à l’idée qu’un mec incapable de dire à son patron " le couvreur m’a parlé de toit " lui dise " le couvreur m’a parlé de vous " et par là se ridiculise, étant entendu qu’aucun couvreur ne lui avait en réalité parlé de son patron… Bref, laissez tomber, et demandez plutôt autour de vous si par hasard quelqu’un ne pourrait pas vous raconter cette histoire tordante, car par écrit l’exercice est décidément aussi impossible que d’allumer un feu avec de l’eau…
Nous sommes donc allés, Lionel et moi, dans le quartier Pigalle puisque, les connaisseurs le savent, c’est le quartier de Paris où les musiciens font leurs achats professionnels. Il serait d’ailleurs intéressant que l’une ou l’un d’entre vous, chères lectrices, chers lecteurs, se dévoue et aille chercher dans les livres de Lorant Deutsch qui, des putes ou des marchands de musique, se sont installés les premiers dans le quartier, et si l’installation des seconds fut en rapport.
Dès l’entrée dans la première boutique, le coup de cœur fut un coup d’œil. Car d’entrée l’œil instinctif de Lionel – le droit – s’est posé sur une guitare rouge suspendue au mur parmi plusieurs dizaines de guitares toutes pareilles et pourtant toutes différentes. Tellement pareilles qu’on se demande ce qui justifie les écarts de prix, tellement différentes qu’il est impossible de choisir.
L’œil de Lionel a désigné la rouge. Une APX 500 Yamaha. Un regard sur l’étiquette m’a obligé à constater que l’œil avait même respecté la contrainte budgétaire.
Bien sûr, il n’était pas question pour Lionel de ne pas hésiter et, sans appeler Simon, d’acheter d’emblée le choix de son œil.
La discussion téléphonique avec Simon a confirmé que l’APX 500 Yamaha serait une bonne guitare pour Lionel en scène, même si d’autres possibilités demeuraient envisageables dans le même ordre de prix. Évidemment, pour Simon, le meilleur critère à retenir restait de l’ordre de la sensation…
J’étais convaincu que Lionel reviendrait à son premier choix. J’espérais simplement que le tour ne serait pas trop long avant qu’on y revienne et que la trajectoire qui fermerait la boucle n’allait pas nous trimballer en chemin chez tous les instrumentistes du quartier.
Il n’y eut qu’un après-midi d’hésitations et peu de boutiques visitées avant que l’APX soit décrochée de son mur.
Une autre décision fut prise ce jour-là. Heureuse elle aussi : Lionel s’est équipé d’un ampli, d’un micro et d’un pied de micro pour ses prestations de plus en plus fréquentes dans les IDTGV.
Une anecdote sympa, à propos : nous étions lundi vers minuit, sur un boulevard près de la gare Montparnasse en train de bavarder avec notre ami Frédéric Zeitoun, que vous connaissez peut-être si vous vous intéressez de près à la chanson, ou si vous regardez assidûment « Télé Matin », ou « C’est au programme ». Trois jeunes nanas passent. Celle du milieu désigne Lionel d’un doigt et nous interrompt : « Vous êtes Lionel Langlais… Non ? »
— Heu… oui… mais comment vous le savez ?
— IDTGV ! fait la fille en s’éloignant.
On aurait dit un vrai spot de pub pour l’IDTGV. Et pour Lionel Langlais. Qui n‘en revenait pas.
Au fait, si nous discutions avec Frédéric à Montparnasse un lundi dans la nuit, c’est que le lundi, tous les lundis, à 19 h se joue au Théâtre de La Gaîté Montparnasse un spectacle musical qui s’appelle « Toutes les chansons ont une histoire ».
C’est un spectacle qu’on a écrit ensemble, Frédéric et moi, mais lui, en plus il joue dedans ! D’ailleurs entouré de deux mainates incarnés drôlement, magistralement — et vous savez que je pèse mes mots — par Laurent Conoir et Agnés Pat’.
Vous imaginez mes semaines en ce moment. Ça commence le lundi à la Gaîté Montparnasse où je me régale dans l’ombre de voir se concrétiser sous les rappels un enchantement qui nous dit l’histoire des chansons, et ça se finit tous les samedis au Darius Milhaud où je déguste dans l’ombre le bonheur de voir s’écrire sous d’autres acclamations – et avec une guitare rouge toute neuve s’il vous plaît – une page inédite du Grand Livre dont il sera de nouveau question le lundi suivant…
« Si je leur disais ce que pense l’enfant », voilà ce que j’ai pensé en pensant à vous sur la péniche de La Dame de Canton.
Lionel chantait en première partie des Démagos. Au passage, groupe très sympa. J’ai l’habitude de voir Lionel chanter au Darius Milhaud, c’est le moins qu’on puisse dire, et pas rares sont les fois où il me surprend, me cueille à l’arrachée. Et bien sûr j’aime ça. De vous à moi, je n’attends même que ça. Mais ce mardi 7 décembre, sur la péniche quelque chose s’est passé. Quelque chose d’autre. Dans ma tête. Qui m’a ramené à vous.
Ça faisait déjà quelque temps, plusieurs jours, que je me préoccupais de vous écrire un billet. C’est que, faut pas croire, ça me travaille ces rendez-vous que j’ai avec vous, ça m’oblige, ça fait que j’y pense.
C’est peut-être la péniche, je sais pas, j’ai pensé à vous comme les marins pensent à la mer. C’est la mer qu’ils aiment, les marins, je me suis dit, pas la flotte ; le fond, pas les vagues ; l’horizon, pas la plage…
J’ai pensé à vous. Et j’ai pleuré. Oui, quand je pense à vous je pleure. C’est comme ça. Et vous n’y êtes pour rien, n’allez pas bêtement entamer une psychanalyse pour ça, ça vient de moi, je pleure quand je pense à vous. Et c’est pas nouveau du tout, petit déjà quand je pensais à vous je pleurais.
Lionel chantait. Le son de la guitare était différent. Plus électrique. Très soigné. À la balance, le technicien avait passé quinze bonnes minutes rien que sur la guitare. Du sérieux, le gars du son de la Dame de Canton.
Mais c’était pas ça qui m’agrippait. C’était Lionel. Ou plutôt quelque chose en lui. Et le public le ressentait aussi, ça se voyait. Dans les regards, dans les mains, au tombé des mâchoires…
C’est une vraie confidence que je vais vous faire, sûrement la plus intime, la plus secrète depuis qu’ici je vous en cause. Gardons ça entre nous, sur ce blog, n’allez pas le répéter, surtout pas, ce serait très mal compris ailleurs : c’est dans les pleurs, dans les larmes, dans ces gouttes salées qui me viennent depuis toujours quand je pense à vous, c’est là que se cache le secret de mon engagement à faire connaître Lionel.
Je ne suis pas le manager de Lionel Langlais.
J’imagine bien sa tête en lisant cette ligne qu’il va découvrir en même temps que vous.
Non, Lionel, je ne suis pas ton manager.
Pardon de te le dire comme ça devant tout le monde.
Pas plus qu’à onze ans à Nevers j’étais le manager d’Adamo quand papamaman m’avait emmené le voir au Palace et que dans le noir j’avais pleuré en regardant les gens et leurs grands yeux tout pleins de bonheur. Pas plus que pour Brassens à Rouen, quand j’étais au premier rang, au pied de son micro, et que les mêmes larmes m’étaient venues à sentir tellement fort cette grande salle derrière, remplie de gens tous ensemble réunis autour de cette idée que la vie ça pourrait être aussi ça, être ensemble, heureux, à se vouloir tous du bien. Comme ils étaient bons les gens de ce soir-là, et comme ils s’aimaient, et tous les uns les autres, de se savoir tous et les uns et les autres capables de ça, de ce sentiment limite nigaud, qui ferait rire partout ailleurs mais pas dans cette salle de ce soir-là, que Brassens pudiquement déculpabilisait de ses si bons sentiments, désencombrait de ses lourdeurs. Macias aussi !! Si si ! Enrico Macias ! Je peux en témoigner ! J’avais 20 ans et rien à foutre de Macias, mais je suis allé à son concert, parce que depuis tout petit je vais aux concerts comme les papillons vont aux loupiottes, et parce que ce soir-là c’était gratuit ! Mais les mêmes larmes sur les joues à les voir tous autour de moi si heureux, si beaux de ce bonheur tout vrai, si reconnaissants à lui qui les embarquaient tous au loin, un loin si loin de ce qu’ils étaient avant le concert, si loin de ce qu’ils seraient après… Pareil pour Aznavour, Trenet, Ferré, Montant, Lama, Béart, Barbara, Devos, Souchon, Bruel, Bénabar… j’ai pleuré, je pleure, je pleurerais. Et pareil au cirque, j’ai pleuré, je pleure… Et pareil j’ai pleuré place de la République à la mort de Mitterrand à les voir les uns les autres se serrer sous la pluie à le remercier de ce que sous les apparences il avait changé de la vie…
Mes larmes, Lionel, c’est pas du tout des larmes de manager. Faut se rendre à l’évidence.
Je pleure pas pour toi. Comme j’ai jamais pleuré pour Adamo, Brassens, Bénabar, Bruel ou Mitterrand.
Je pleure autre chose et pour quelqu’un d’autre. Et c’est un chagrin d’enfant bien sûr. On ne pleure jamais que ça.
Chacun fait comme il veut avec son enfant. Moi, dans ma vie, c’est l’enfant qui décide de tout. Quoi que je fasse ou dise, rien ne m’engage réellement, que l’accord ou le refus de mon enfant du dedans. C’est un choix mûrement réfléchi, très solidement délibéré : tout le temps je l’écoute, et toujours je lui fais confiance. Et c’est en lui qu’on trouve le secret de mes larmes. Car c’est lui qui pleure quand ça coule sur mes joues. Comme c’est aussi lui qui a su un jour dénicher Lionel.
Et j’ai compris assez vite pourquoi. Et justement en voyant Lionel sur scène. C’est que le petit a retrouvé avec lui le goût des émotions qu’il veut ressentir dans une salle de spectacles. Jusque-là il s’emmerdait, le gamin. Dans presque tous les spectacles où je le traînais, s’endormait à la troisième chanson. Voyait pas d’artistes, et pas de public. Que des gens. Des gens dans la salle, des gens sur la scène, du chanteur, du musicien, de la lumière, du son, du talent, du métier, que des trucs respectables et que je respecte, mais pas ce quelque chose qui fait des gens un public, qui leur donne ce supplément d’âme qui les réunit et les nourrit l’air de rien, et qui finalement remue le petit jusqu’à le faire pleurer comme il aime.
Ce soir-là sur la péniche, c’est allé plus loin que les larmes. C’est comme si le gamin avait décidé de me parler pendant que Lionel chantait. J’ai senti monter une colère. Que je pouvais comprendre mais que j’aurais eu tendance à étouffer un peu sous des arguments bien raisonnables.
Pour lui, faut dire, les choses sont simples et devraient le rester. Pour lui Lionel est un artiste comme la chanson n’en a pas connu depuis longtemps, s’agirait juste de le dire haut et fort, pas s’en excuser, et pas attendre quoi que ce soit de qui que ce soit. Juste rameuter et gueuler sur les toits.
Mais rameuter qui, gueuler quoi ?
Il s’en fout, le petit. Me répond même pas. Il regarde Lionel qui chante, voit comme il est heureux, voit bien qu’il aura toujours assez de monde dans la salle, que même si y avait qu’une seule personne, il chanterait pareil, Lionel… Qu’on en rajouterait deux mille, que ça changerait rien pour lui… Que c’est pour le public que ça changerait tout, que c’est pour le public qu’il faudrait se battre, pour le public, pas pour Lionel…
Il est dingue, ce môme… J’ai beau lui dire coûts de production, budget promo, distribution, attachés de presse, journalistes, pub, magouilles, subventions, il se marre, il ne pleure plus du tout, il se bidonne, il dit que tout ça c’est fait pour les chanteurs, mais que Lionel c’est pas un chanteur, c’est un artiste qui fait de la chanson, que c’est pas du tout pareil, que c’est même tout le contraire, qu’un chanteur il lui faut un public pour exister, alors que Lionel c’est le public qu’a besoin de lui et que c’est pas du tout la même chose, que le public il a faim, il a soif, il a besoin d’artistes pour se nourrir, que les chanteurs c’est le public qui les nourrit…
— À tout hasard, j’ai fini par demander, tu ferais quoi, toi, si t’étais manager de Lionel Langlais ? Après tout, c’est vrai, c’est toi qui l’as découvert…
— Je mettrais tout le bon pain dans la bouteille, et je jetterais la bouteille à la mer…
— Le pain ? La bouteille ? Quel pain ? Quelle bouteille ?
— Mets ce que je pense dans le blog, et donne-le à manger aux poissons de la grande mer…
— Si tu veux...
— À la fin, dis-leur juste que Lionel chante tous les samedis à Paris. Dis-leur même pas où, ils vont trouver, tu vas voir…
— En passant, je leur souhaite, de notre part, une bonne année 2011… Non ?
— Non. Moi je leur dis de pas s’occuper du numéro des années…
— Comme tu voudras…
— Encore une chose…
— Oui… ?
— Si c’était moi, le manager de Lionel Langlais, y a encore une chose que je ferais…
— Dis toujours…
— Je lui dirais de changer de guitare… La sienne est trop… trop grande… trop grosse…
Si je vous disais l’IDTGV, ce serait pour vous parler d’un projet dernier en date et maintenant sur les rails.
L’IDTGV, c’est un TGV plus une idée, comme son nom l’indique.
L’idée, c’est que des artistes animent le bar et ses clients pendant au moins 45 mn de leur trajet.
Le projet, c’est un partenariat entre l’IDTGV et Lionel Langlais.
Partenariat d’ores et déjà conclu – vous pouvez ouvrir le champagne – après un essai, sur le Paris-Bordeaux du 21 octobre, justement jugé par les deux parties concluant.
Je rappelle, si c’est utile, qu’une grève nationale et reconductible, et donc censée affecter durablement nos réseaux ferrés, avait débuté le 20 octobre.
Le 20, au déclenchement des hostilités, Lionel devait chanter dans un patelin reculé de l’Ile de France. Tellement reculé que j’en ai carrément oublié le nom. On nous attendait gentiment à la station Malesherbes, terminus du RER C, vers 15 h, on y est arrivé avec 2 heures de retard. Et ça augurait mal du lendemain.
D’autant que je voyais pas Sarko dans la nuit battre en retraite et remballer sa réforme au seul prétexte de libérer la voie du Paris-Bordeaux à Lionel Langlais…
Lionel Langlais, lui, qui ne doute jamais que les évènements tournent à son avantage quand son avantage l’exige, est à l’heure dite au départ du train. Moi aussi du coup.
Et il est content en plus, Lionel. Un bon mois qu’il attend ça. Pas prendre le train, mais chanter dedans. Impossible de savoir pourquoi – lui non plus il n’en sait rien de rien – mais l’idée de chanter dans le TGV, ça lui plaît.
— Attention, j’avais prévenu, chanter dans le bar d’un TVG, c’est chanter dans un bar, avec le bruit des rails et le roulis en plus. Rien de marrant…
— Ben oui, mais je sais pas… ça me plaît ! Je sens que c’est bien… c’est le mouvement… tu comprends ? C’est le mouvement…
Là-dessus, il m’avait des bras mimé un mouvement vers l’avant.
— Si tu le sens…
— Je le sens…
Faut toujours suivre les intuitions d’un artiste. Quand c’est vraiment un artiste.
À peine on était dans le train, on apprend que la CGT bloque les voies à Poitiers.
— Ça commence bien, je marmonne…
— Oui, c’est même mieux, il répond sans rire, comme ça on passera plus de temps avec les voyageurs…
Je pense surtout au retour. Je me dis que ça va être limite. Le personnel navigant se montre sceptique. Un coup de téléphone vient de les prévenir qu’ils devront peut-être tous dormir à Bordeaux.
Dormir à Bordeaux.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Quoi « qu’est-ce qu’on fait » ?
— On descend ? Après ce sera trop tard…
— Ben non, on reste… au pire on rentre demain matin…
Lionel n’a pas l’air de se rendre compte. Alors que moi je commence à imaginer que peut-être on ne reverra pas Paris avant des mois. Et pourquoi pas des années ! Sans train, sans essence, sans avion, sans énergie, sans rien, que du pinard, je nous voyais partis pour des années vers une régression nous culbutant dans une France morcelée en localités autonomes, nous du coup coincés sous le règne de Juppé par les circonstances propulsé à la tête d’une baronnie bordelaise, indépendante, mais vivant de trocs en tous genres, et de cultures biologiques par la force des choses revenues à leur état primitif…
J’étais pour qu’on descende au plus vite de ce cauchemar quand les portes se sont fermées. Inexorablement. Les portes de train se ferment toujours inexorablement. Comme les oreilles qui veulent pas entendre.
Quand le superviseur – dans l’IDTGV le contrôleur est remplacé par un superviseur – a annoncé aux voyageurs qu’un chanteur chanterait dans le bar, je me suis demandé comment ils allaient prendre la chose.
J’avais rien dit à Lionel. Sur la manière d’aborder des spectateurs pas du tout au spectacle. Rien ou presque. Il fallait d’abord qu’il fasse son expérience.
Le bar du TGV est relativement tranquille. Mais impossible de voir tout le monde d’un unique regard. T’es obligé de te tourner en tout sens si tu veux leur parler à tous comme à un seul. Là le chanteur doit s’engager tout autrement que sur une scène. Il doit jouer la proximité tout en restant distant. Car des spectateurs redeviennent toujours des enfants, et ils en reprennent vite les réflexes. Surtout si l’artiste est bon. Les enfants aiment regarder sans être vus, s’absentent pour se concentrer, et craignent le silence. Les spectateurs, tout pareil. C’est très visible quand Lionel commence de chanter dans cet endroit. Les regards se détournent de lui pour mieux l’observer. Ils donnent l’impression de le fuir. Lionel en est décontenancé au début. Il comprend assez vite – et je le note – que mieux vaut ne pas du tout les regarder, et plutôt s’isoler dans l’univers clos de la chanson qu’il est en train d’interpréter. C’est ce qu’il choisit de faire dans « Mon p’tit gars », et ça marche. Je vois les regards maintenant se tourner vers lui. La magie prend : ce n’est plus un chanteur qui veut qu’on l’écoute, c’est maintenant un jeune père qui parle à son p’tit gars qui dort pas.
Un homme d’une cinquantaine d’années est venu me trouver après :
— C’est vous qui vous occupez de lui ?
— Oui…
— Pourquoi vous lui faites faire des choses comme ça ? Ce garçon mérite beaucoup mieux que de chanter ici, quand même… Il lui faut une vraie scène ! Pas un bar !
— Mais c’est lui qui veut !
— Ah bon ?
Il a pris les coordonnées du Théâtre Darius Milhaud pour venir le voir un samedi.
Une femme, la soixantaine, me semblait être du métier. À cause de sa façon, justement, de regarder et d’écouter Lionel. Pas gênée par la proximité, ouvertement embarquée dans le jeu, séduite sans résistance superflue, le jugement pas altéré pour autant.
On l’a croisée un peu plus tard. Effectivement une ancienne professionnelle. Attachée de presse, je pense. Elle n’a pas voulu en dire trop. Juste assez pour nous permettre de contacter en son prénom un professionnel connu. Elle a aussi et surtout eu une phrase qui a beaucoup touché Lionel :
— Quand on vous voit chanter, on a quelque chose qui s’allume dans la tête. Continuez, accrochez-vous…
Vous me direz, conseiller à Lionel de s’accrocher, c’est un peu dire à une moule de se cramponner à son rocher… Sans vouloir être désobligeant pour les moules.
Nous sommes arrivés à Bordeaux avec plus de deux heures de retard. Á 16h32. Notez-bien : 16h32. Et réfléchissez maintenant que notre train du retour à Paris était prévu à 16h32. Et que lui, bien sûr, à l’heure, nous a filé sous le nez. Nous sommes encore en retard. Parce que c’est pas le tout qu’un train soit à l’heure, encore faut-il être dedans.
Le train où vont les choses, c’est tout comme. Le tout c’est d’être dedans.
Portez-vous bien ! Et, à partir de maintenant, n’oubliez pas de prendre de préférence les IDTGV qui embarquent Lionel…
Quentin
P.S : merci de marquer dans vos agendas que le spectacle « Toutes les chansons ont une histoire », co-écrit avec mon ami Frédéric Zeitoun, sera rejoué au Palace le lundi 22 novembre, et qu’il est prudent de réserver dès maintenant. (Le Palace 8 rue du Faubourg Montmartre 75009 Paris - Réservation par téléphone : 01 40 22 60 00).
Si je vous disais l’été de Lionel Langlais, ce serait sans vous parler de vacances. Ou alors seulement pour vous dire une semaine mi-août aux Sables-d’Olonne. Et encore, sans que Lionel Langlais se baigne ! Pas qu’il déteste l’eau, ou la nage, mais pas la tête à ça. Il en avait même oublié le maillot de bain dans l’armoire à Montreuil…
Finalement, tout bien pesé, c’est au Théâtre Darius Milhaud, qu’il s’est passé l’essentiel à retenir de l’été de Lionel Langlais.
C’est que tous les samedis — comme il le fera encore toute cette année d’ailleurs — il devait y chanter. Et que c’était comme une invisible attache qui l’empêchait de trop s’éloigner, physiquement et surtout mentalement, du théâtre.
Et chaque samedi de juillet, il donna deux spectacles. En soirée, à son horaire habituel, dans la petite salle. Mais aussi en matinée, à 16h, dans la grande.
Je suppose, au passage, que l’expression « en matinée », qui a cours encore dans le milieu du spectacle pour parler de l’après-midi, est une allusion pas du tout voilée aux artistes qui, de réputation, se couchent si tard que le midi leur paraît l’aube et le soir la demi-journée.
L’initiative des matinées est venue du Darius Milhaud en partenariat avec la Mairie de Paris. Il s’agissait de permettre à des gens socialement pas très favorisés de « sortir » à moindre coût.
Quatre samedis de suite, ça s’est pressé à l’heure dite devant l’entrée de la grande salle. J’étais très heureux. Pour Lionel, bien sûr, mais aussi pour tous ces gens dont je savais ce qu’ils allaient découvrir.
D’ailleurs c’est peut-être ça, le moment que je préfère : quand des gens qui n’ont jamais vu Lionel attendent d’entrer dans la salle, puis s’y installent. J’adore ça. Comme on adore regarder les enfants s’approcher du sapin.
Y a de ça, au fond, chez toute personne qui vient au spectacle. Elle vient y trouver ce « petit quelque chose », ce léger « je ne sais quoi », ce « presque rien », qui vous change la vie rien qu’en changeant le regard que vous posiez sur elle.
Comparé à cet insaisissable supplément d’âme qui fait ressembler les spectateurs à des enfants, il faut convenir que le « divertissement » est un vulgaire dérivatif. Et l’artiste doit assumer cette grandeur ou cette petitesse, selon le camp qu’il aura délibérément choisi. La noblesse n’est pas dans le choix, mais dans la façon de l’assumer.
Il faut louer à juste titre la prétention à divertir ses contemporains, c’est beauté que de le vouloir, c’est grand mérite que d’y parvenir. Il n’empêche que la volonté de distraire ne participe pas de la même ambition que la volonté de changer la vie.
Affirmer que le public vient au spectacle pour se changer la vie plus que pour se changer les idées, c’est une affirmation qui relève de la croyance, plus que de la matérialité des faits, me diront ceux qui observent les chiffres des audiences médiatiques et les taux de remplissage des salles de spectacle.
Je suis très sensible à cet argument. Et d’autant que j’ambitionne pour Lionel une audience la plus large possible. Mais j’observe aussi combien il serait difficile à notre époque de trouver un artiste de la chanson — art populaire par excellence — capable de parler de son ambition artistique comme un Fabrice Lucchini ou un Michel Bouquet en parlent pour l’art du théâtre.
Tout à fait de son temps, Lionel en subit des préjudices : il a du mal à assumer cette même ambition. Et c’est pourquoi, dans son ombre, je suis très actif à le décomplexer tout à fait. Je le pousse, plus que de raison, à vivre intensément sa passion de la vérité, son exigence d’authenticité. Je l’assure, de toutes mes forces, que le public attend des artistes de la chanson d’aujourd’hui ce qu’il en attendait hier et que les plus grands lui ont toujours donné.
J’ai été plus que content cet été, pensez donc, de voir ce public, ces gens, venir si nombreux à la fin du spectacle dire à Lionel et Guillaume leur gratitude. De voir Lionel et Guillaume entendre ces jours-là ce que les plus grands ont un jour ou l’autre entendu du public qui, lui, ne s’y trompe jamais. Lionel et Guillaume ont été regardés comme on a toujours regardé les vrais artistes.
J’ai vu Lionel un peu ébranlé. Notamment la fois où, en plein spectacle, il a dû s’interrompre, et attendre plusieurs minutes avant de pouvoir commencer une chanson. Le public lui parlait, l’empêchant de chanter. Des voix s’élevaient dans la salle, une à une, pour lui dire « vous êtes un grand ! », « merci, mille mercis ! », « vous allez l’avoir, le gros camion ! ».
Je n’avais vu ça que deux fois. Avec Brassens, et avec Barbara.
Et j’étais heureux. Très heureux. Pour Lionel. Oui, bien sûr. Comme je l’avais été pour Brassens et Barbara.
Mais pour le public surtout.
Au fond c’était les mêmes gens. À ce moment là du spectacle, c’était les mêmes gens. Des enfants devant le sapin. Et qui croient qu’ils croient au père Noël. Alors que c’est tout au fond d’eux l’âme qui tressaille et s’émeut de ce que la vraie vie c’est beau.
Le drame de la chanson d’aujourd’hui, c’est que les artistes ne croient plus au Père Noël.
Quand je l’ai rencontré, Lionel n’osait plus trop y croire, au Père Noël. Se serait presque excusé d’en être encore là. Aujourd’hui la petite flamme presque éteinte est devenu un feu flambant. Un sacré feu. Approchez-vous de Lionel juste après un spectacle, vous en sentirez physiquement les effets.
Je pense tout de suite à la dame qui est venue me voir juste après l’avoir approché, justement. Elle était très en colère. Et elle m’a fait rire. Elle trouvait incroyable que Lionel ne soit pas encore connu. « C’est insupportable ! On a envie de hurler ! On est là, au Darius Milhaud, on a envie que tout le monde le connaisse, on peut rien faire, c’est insupportable ! ».
Oui elle m’a fait rire. Et je l’ai assuré qu’un jour Lionel serait reconnu, évidemment, forcément, qu’il fallait seulement laisser le temps au temps…
Elle m’a fait rire.
N’empêche qu’aujourd’hui c’est à elle que je repense quand je repense à l’été de Lionel Langlais. C’était beau, cette colère de la dame. Une heure avant, elle ne connaissait pas Lionel. Et à peine elle l’avait découvert, elle voulait déjà le partager. Comme on fait avec le bon pain, quand on pense aux autres et qu’on sait qu’ils ont faim.
Est-ce que je devrais un jour moi aussi me mettre en colère ?